Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 10:21

Cogito, ergo sum

Autrement dit "je pense, donc je suis"… Où plutôt "je doute, donc je suis". René Descartes a montré le chemin, Alice Feiring et Jacques Berthomeau l'ont emprunté avec un livre intitulé "le vin nu". Alice Feiring l'a écrit et Jacques Berthomeau le décortique. Les extraits comme la critique valent bien quelques minutes. Moi le cartésien qui ne doute de rien, je vois mes certitudes fondre en désuétude. Merci Alice, et merci à toi Jacques pour me faire douter encore et encore… 

Capture-d-ecran-2012-05-29-a-10.10.39.png


Le vin nu « un vin qui se contente de refuser le soufre et n’exprime rien n’est pas naturel. » Alice Feiring buvait les paroles de Marcel Lapierre.

 

alice.jpg

Chère Alice,


Vous êtes New-Yorkaise, une forme de Woody Allen du vin, du vin nature bien sûr, d’un vin dont la philosophie est qu’on n’y ajoute ni n’en retire rien, et vous estimez, assez justement,  que l’adjectif  naturel est utile car le public a besoin d’un terme général lui indiquant le type de vin qu’il cherche, « et que naturel vient naturellement » imparfait certes mais, faute de mieux il sert en attendant qu’un autre terme voit le jour, « tel que purnu, réel ou même simple ».


Entre nous Alice en dehors de nu, qui est très sexy, qualifier le vin de nature c’est génial car ça sent le soufre, ça irrite, ça met le feu aux poudres, ça excite les « pontes » du vin qui estiment que vous vous laissez subjuguer par le concept, non parle goût ». Ce n’est pas pour me déplaire, d’autant plus que lorsque Jason Lett vous suggère de vinifier du sangratino en Californie en fonction de vos « principes », vous avez l’honnêteté d’avouer que « d’appuyer trop sur le principe » ça vous met mal à l’aise. « La manière de faire du vin n’est pas une question morale. Le vin captif de sa cuve n’a rien à voir avec le poulet emprisonné dans sa cage ».Vous savez mettre de l’eau dans votre vin et lorsque votre amie Pascaline rugit « il est somptueux. Je suis fière de toi » en le goûtant « jamais je n’aurais eu le culot de faire ce que tu as fait. » vous avez presque commencé à pleurer, même sans la mélopée de Tom Waits et en oubliant le mouillage.


Vous êtes américaine, disons étasunienne, donc réaliste, et vous comprenez que Ridgely Evers, qui est un petit producteur de vin, « un infime » dites-vous, lorsqu’il vous accorde le privilège de faire un vin qui suive d’une manière générale vos « principes », doive gagner sa vie. Vous le dites sans détour : « S’il m’était loisible de courir pour moi-même tous les risques imaginables, je  ne devais pas oublier qu’il lui fallait produire un vin qu’il fut à même de vendre ».


Vous êtes aussi taquine car lorsque François Morel, « avant d’aller plus loin » avec vous exige que vous vous accordiez sur le mot naturel, et fait le distinguo entre vin naturel et vin au naturel, qui tient lieu de titre à son livre, vous adorez « cette manière française de faire porter l’accent sur un simple effet de langage, tout à la fois plein de sens et difficile » Mais vous avouez votre penchant pour le Vieux Monde qui « vous était plus aisément assimilable ; il était soudé, direct et de plus petite taille. Il se soumettait moins au politiquement correct et semblait recourir davantage à l’ironie, et je me sentais à l’aise au milieu de la vieille architecture. Les chais et les vignerons qu’y avais fréquentés faisaient des vins issus d’une terre dont ils étaient l’expression, non en vue du goût présumé d’un marché. Même leur sens de l’humour s’accordait mieux avec le mien. Il pouvait y avoir de fréquentes disputes, des hurlements même, mais ils renforçaient à terme la cohésion. Et sans l’ombre d’un doute, le goût de leur vin, plus racé et plus acide, me convenait davantage. »


Bien Alice, c’est beau ce que vous venez d’écrire mais vous n’êtes pas beaucoup sorti dans la France profonde tout court et celle du vin en particulier, vous en êtes restée à vos petits cercles, les gaulois vous ne les connaissez pas ! Mais, comme vous avez de l’humour je ne vais pas vous vanner plus longtemps.


Vous avez le sens de la formule –même si la référence aux disciples de Léonpourrait sous-entendre une forme développé d’intransigeance et de sectarisme – lorsque vous notez que « La volonté de vinifier sans du tout de soufre trace la frontière entre les deux factions du vin naturel : les intransigeants d’un côté, de l’autre ceux qui sont « bien assez naturel comme ça » - à la manière de deux branches issues du trotskysme, unies par un même but, mais suivant des chemins divergents. »


Vous êtes sentimentale aussi et le vin sait exercer sur vous le même effet que cette balade de Tom WaitsWalltzing Melissa chez Benoît Courault en Anjou « La réaction dépasse la portée de la science. Un vin technique est incapable de me bouleverser de la sorte. Le vin naturel comporte en revanche une vérité émotionnelle dont je ne peux pas ne pas tenir compte. »


Vous devez, sans aucun doute, être considéré Outre-Atlantique comme «l’emmerdeuse de service» puisque vous avouez sans fard que vous avez « gagné la réputation de vous charger du sale boulot des autres. Qu’un magazine veuille une liste des dix vins les plus surfaits, c’est vous que la rédaction appelle. Qu’on souhaite un éditorial sur les tares de l’industrie vinicole californienne, c’est vous qu’on appelle. Qu’on désire s’attaquer à l’industrie commerciale du vin, c’est encore vous qu’on appelle ». Pour preuve un éditorial dans le Los Angeles Times que le rédac-chef avait intitulé Le vin californien ? À l’égout ? Du lourd, du chaud devant, Alice, pas sûr que du côté de nos GCC ils goûteraient l’acidité de votre plume.


Vous avez un faible pour Nicolas Joly, moi pas ! Rassurez-vous ça n’a rien à voir avec ses idées, son combat, c’est au-delà comme un je ne sais quoi de ce personnage, fort médiatique, « sûr de lui et dominateur… » que je ne supporte pas.


Vous aimez bien Éric Texier, moi aussi ! Lui, doute en permanence et il n’enjolive pas (désolé c’est venu sans préméditation). Comme vous le notez Éric a étudié « Chauvet avec autant d’attention que votre grand-père le Talmud » et, avec votre franchise coutumière, vous dites sans détour que « comme les écrits scientifiques de celui-ci sont d’un abord trop ardu même dans ma propre langue, je me suis appuyée sur les interprétations qu’il m’en fournissait. » C’est lui qui vous accompagne chez Marcel Lapierre, vous le remerciez et lui de répondre « Je ne me suis pas exactement fait prier. Après tout, Marcel Lapierre, puis un dîner avec Jean Foillard : où serait le problème ? »

1011Marcel-Lapierre-blogSpan.jpg

 

Au vol du Marcel sur Jules Chauvet d’abord : « La première fois que je l’ai rencontré, il m’a dit « sucre et soufre sont les deux mamelles du Beaujolais (…) Chauvet n’avait rien créé de nouveau, il avait simplement effectué un retour à une manière anti-technologique de faire du vin. Car, si tu n’aimes pas le vin, tu n’éprouves aucune incitation à travailler avec la nature. Et Chauvet adorait le vin. »


Toujours Marcel, avec un havane, « Les vins naturels doivent être l’expression du terroir et de la vendange. Mais un vin qui se contente de refuser le soufre et n’exprime rien n’est pas naturel. » Éric s’inquiète de votre compréhension ? Vous aviez saisi chaque mot et vous estimiez que « c’était une déclaration pleine de profondeur et digne d’être longuement répétée. » Marcel reprenait « Les gens s’imaginent que, pour faire un vin naturel, ils doivent procéder selon a soi-disant méthode Chauvet » Marie renchérissait « Ils continuent des traditions sans savoir d’où elles proviennent. Mais c’est les transformer en dogmes. » Mais comme le note Éric « Les vins chauvettistes semblent appartenir, par leur goût et par leur style, à une coterie. Cela dit, je la préfère à d’autres. » Moi aussi !


Alice tu as un petit faible – tiens je te tutoie – pour Claude Chanudet l’anar qui estime « qu’en tant que vigneron il faut fournir au consommateur un bon vin et qu’en tant qu’anar, pense qu’il faut laisser faire ce qu’ils veulent aux vignerons. » Je suis sur la même ligne que lui lorsqu’il s’irrite qu’on lui demande de se justifier « Comment ça ? Tu fais du vin sans soufre : quelle est ta défense ? Le monde conventionnel, lui, ne se voit pas obligé de défendre son usage des produits chimiques. C’est cela qui m’échappe. » Pour moi les extrémistes des deux bords se confortent dans l’irréductibilité, ceux qui compte pour moi sont ceux qui se remettent en question, doutent. Mettre tout le monde dans le même sac est trop facile et ne fait pas bouger les lignes.


Vous êtes Alice aussi très calée sur des sujets qui ne sont pas ma tasse de thé,la filtration tangentielle, la thermovinification, la micro-oxygénisation, contrairement à vous, faire du vin ne m’a jamais tenté, alors je n’aime pas soulever le capot pour voir comment ça fonctionne. Comme Jean Foillard pour moi « Le vin naturel doit être du vin. Sa signification, sa place dans le monde du vin naturel, est affaire de transparence. » Oui Alice vous avez raison de souligner «  Ce mot de transparence est plein de courage et peu sont ceux, même dans le monde du vin naturel, qui en assume l’idéal. » Lorsqu’Éric, se comparant à son fils Martin qui est dans le vent du naturel intransigeant, note à juste raison : « Pour moi, c’est une autre affaire. Comme je recours à 20 mg de soufre, certains des bistrots à vins naturels de Paris pensent que je suis un criminel. Dans les restaurants conventionnels, comme j’ajoute 20 mg de soufre à mon Châteauneuf ou mon Condrieu blancs, on m’apprend que mes vins vont se gâter parce que la dose est trop faible. Pour d’autres, parce que j’utilise cette quantité, c’en est autant de trop. Je suis industriel pour ceux-ci et fanatique pour ceux-là. Plus ça va, plus le monde refuse les zones grises et oblige à ce qu’on se jette dans une extrémité ou l’autre. » il met le doigt sur le côté binaire de ce temps.


Bon point, comme moi Alice vous allez chez Fish la Boissonnerie rue de Seine, où j’ai le souvenir d’Éric Dupin, l’ancien journaliste de Libé, contemplant avec stupéfaction la couleur un peu trouble du blanc que je venais de commander mais qui avoua, en fin de repas, l’avoir apprécié tout de même.


J’adore, à propos de votre amie Amy Lilliard, exilée en Ardèche avec son compagnon Matt Kling, qu’elle est dégustatrice du « Robert Parker français »Michel Bettane qui « n’avait jamais déguisé son dégoût de la chose et, à le lire, on aurait cru que ceux dont il faisait les délices eussent préféré des fruits blets et talés à de pommes rebondies cueillies dans leur fraîcheur à même le rameau. » Elle est réaliste votre copine lorsqu’elle regrette qu’ « en France ce mouvement autour du vin naturel a quelque chose d’une secte. Tu es, disons, comme moi. Tu fais de ton mieux ; tu fabriques ton vin sans rien, puis tu ajoutes du soufre et vlan !, on te fiche à la porte. Ça me ronge, parce que, hormis le soufre, nous sommes totalement naturels. Et pourtant, parfois, j’aimerais bien qu’on m’accepte dans ce club ! »


J’en reviens à Éric Texier, au Tell Bells, « repaire des vins non tripatouillés » dans le Lower East Side de New-York, à propos de Jules Chauvet « si tu prends le temps de lire l’œuvre de Chauvet, tu y trouveras tout et son contraire. À un moment, il s’enthousiasme pour la sélection des levures, puis il la laisse tomber. Idem pour le carbonique. Avancer qu’il recommandait la carbonique pour n’importe quel vin, c’est vraiment dénaturer son travail. Itou pour le SO2. À mon sens, c’était plutôt un type du genre « Pourquoi le faire si on n’en pas besoin ? » Bien sûr, toi tu t’interroges « tu penses donc que l’intransigeant était Néauport ? »

J’exècre comme toi le Round Up ! Tiens je te tutoie dès que ça devient border line.


Pour l’ami Vincent Pousson quelques saillies de ton chapitre : cet obscur objet du désir : un vrai vin espagnol.


« Dire que ce Californien (Todd Blomberg venu en Galicie suivre l’amour de sa vie) – et juif à ma semblance, de surcroît – expatrié en Espagne, est l’un de sauveurs des vins ravagés de ce pays et, dans ce cas précis, du cépage albariňo. » Comme à l’accoutumé tu n’y vas pas de main morte « la région volée de son identité, était depuis lors entre les mains de chirurgiens plastiques occupés à la refondre. Gallo y est l’un des gros investisseurs étrangers à l’œuvre. » Pour des raisons qui éludent l’entendement, on se mit à recourir à la technologie afin de transmuter le cépage, tout de quiétude, anguleux et minéral avec une acidité à la fraîcheur incomparable, en une beuglante aromatisée. Grâce à la désacidification, on lui avait ôté son acidité. Ce vin que j’avais toujours considéré comme le muscadet d’Espagne s’était vu transformé en une citronnade sucreuse et sans histoire. »


J’adore la plaisanterie qui circule « que la Galicie est en fait la DO Raul Perez– consultant renommé. » et ta langue crue lorsque tu parles de son « vin châtré » dont le « charme, la personnalité ont été gommés, pour aboutir à une saveur proprette, moderne, directe et inintéressante. »


Comme toujours Éric Texier donne une bonne réponse au reproche que le bio n’a pas un bon bilan carbone car il faut plus de travail mécanique » dixit Miguel Torrès « la culture bio est comme la démocratie : c’est un mauvais système, mais c’est le moins pire de tous. Je le sais pour faire pousser des vignes et produire un vin de leurs fruits qui en exprime le terroir et le cépage. »


D’accord avec toi « Nous bûmes jusqu’à 4 heures du matin, puis titubâmes en direction de nos lits. Et, miracle (fréquent) du vin sans soufre : nous ne souffrîmes pas de gueule de bois.»

Pas sûr que Vincent soit d’accord avec ton ami José qui aimait beaucoup Jay Miller. « C’est un crème » disait-il. Bien sûr, José tempêtait « on ne doit pas vendre ces vins en fonction d’un chiffre (la note sur 100 de Wine Advocate) » et là, Vincent opinera lorsqu’il affirme « que l’octroi de notes au vin à détruit l’Espagne. Les gens se sont mis à faire des vins uniquement en vue de ces points, puis ont eu recours à de tricheries pour leur donner un goût qui les rendent aimables à ces examinateurs. »


Tu poses la bonne question à propos de ces vignerons réfractaires « Était-ce leur motivation – à souffrir, voire à être pauvre ? » Tu donnes clairement tes propres motivations « Ce qui me pousse à écrire à leur sujet n’est pas la taille de leur domaine. Il ne s’agit pas de louanger systématiquement ce qui est petit et mimi et photogénique ; il s’agit d’intensité, de passion et d’engagement – et, bien sûr, de goûts. Les sports extrêmes sont ce qui fait battre la chamade à certains cœurs. Pour moi, c’est la viticulture extrême et ses pratiquants.»


Tu défens ta paroisse avec fougue et brio « tous les vins naturels ne sont pas délicieux. Comme avec les autres, il en est de bons, de mauvais et de banals. J’ose toutefois avancer que ceux d’entre nous qui aiment le naturel sont doués d’une plus grande tolérance (et d’une soif plus grande) pour davantage d’irrégularité et davantage de variétés de styles au sein de la catégorie : orange, évanescents, concentrés et, certes, oxydatifs. »


Je laisse à Pierre Overnoy, homme authentique, le dernier mot « Un goût est comme une vague. Il faut en saisir le premier nez et en observer l’évolution. Ne recherchez pas la longueur du vin, mais sa joliesse. »


Cependant je ne peux m’empêcher de reprendre la répartie de Jacques Néauport a ta question angoissée « Mais pourquoi étiez-vous d’abord intéressé à faire du vin sans soufre ? »

-         Parce que nous étions des soûlards ! »


Enfin Alice comme tu aimes le fromage qui pue quand tu passes à Paris je te guiderai jusque chez Philippe Alleosse le meilleur affineur de la capitale.


Bon séjour dans le terroir profond et saches que je recommande la lecture de ton livre Le Vin nu chez Jean-Paul Rocher 19€. Simplement, à l’avenir demande à ton éditeur un tout petit effort pour la traduction, les premières pages sont assez pénibles à lire…

 

Jacques Berthomeau

9782917411513.jpg

 

Par Olivier Borneuf - Publié dans : Reflexions
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 18 mai 2012 5 18 /05 /Mai /2012 15:30

Depuis ma fenêtre, je croyais en être,

Sentant ta douce fleur, je ne voyais le leurre.

Vigne tu m’as trahi, je ne suis qu’un banni

Depuis ma fenêtre, je découvre l’aître…

 

Pourtant loin des gueux, je me croyais bouseux

Il n’en demeure rien, bouseux est parisien !

La nature la vraie, elle vit rue de la Paix

Je me prenais pour dieu, en me trompant de lieu.

 

Dame Nature est parisienne – disons maintenant citadine – parce qu’elle y est mieux considérée ! Elle a passé la frontière entre ville et campagne parce que nos citadins lui font campagne. Et cette frontière devient visible si la tête devance les pas ; en d’autres termes préférez une limite intellectuelle à une séparation territoriale. Vous pourriez revenir sur l’article précédent « Sornate all’antico, sara un progresso », mais je vous recommanderai en premier lieu de rendre visite au Taulier qui vous présentera son ami du jour Paolo Rossi, philosophe italien. Cette infidélité de quelques minutes vaut le détour, le Taulier ne paiera pas forcément son coup mais il sera de fort bon conseil !

Capture-d-ecran-2012-05-18-a-15.40.06.png

À bien y regarder ce sont les citadins qui achètent bio, font les marchés, redécouvrent les jardins et cultivent leurs propres herbes. Les bouseux eux, ont leur dose quotidienne, il ne manquerait plus qu’après une dure journée de labeur ils se tapent encore de la bêche et autres beaux discours sur l’origine de ceci ou la fraîcheur de cela ! Ils ont atteint le quota, ils ont leur ration de soleil et chlorophylle donc stop, ça suffit pour aujourd’hui ! Sans trop y penser, sans trop s’en rendre compte, les bouseux cultivent au jour le jour leur culture, celle de la Nature. Ils sont enracinés dans leur terre ; qu’elle soit sanctifiée en Jardin1, en clos ou en parcelle, elle devient leur lieu de cult(ur)e.

 Nos chers citadins sont des déracinés ! Tristes héritiers d’une diaspora naturelle, leurs lieux de cult(ur)e ont disparu au profit d’un culte du lieu qui leur est étranger mais nourricier : La carte bleue a remplacé la carte d’identité… Tiraillés entre la découverte physique du monde et la perte psychique de soi, les citadins tentent de revenir aux sources avec la violence d’un catholique sans église ! Pull tricoté main, jupe en lin, produits bio, vins bio, micro-jardin, etc. Tout est bon pour rappeler à Dame Nature que l’on est toujours un de ses enfants.

Un telle manifestation pour montrer sa dévotion c’est une véritable aubaine pour nos vignerons ! Nos bouseux de la vigne ont désormais la chance d’assurer le risque d’une authenticité sur la repentance de leurs frères citadins ! Tant pis si la récolte est mauvaise, plus le vin sera terrien plus le citadin en fera sien … Finalement les vrais bouseux sont parisiens. 

 

1- En référence à l'Épicurisme…

Par Olivier Borneuf - Publié dans : Reflexions
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 01:59

*Revenez à l’Antique, ce sera un progrès - Guiseppe Verdi

Pourquoi les chefs cuisiniers sont-ils plus célèbres que les winemakers (littéralement faiseur de vin) ? La réponse nous est donnée par Robert Joseph critique britannique du vin et journaliste. Les chefs sont des créateurs et les winemakers des suiveurs ! En d’autres termes, Robert Joseph reproche le manque d’initiative du mondovino qui gravite inlassablement autour des grands classiques du vin. Cette lassitude à moitié dissimulée en appelle donc à un élan de fraîcheur qui trouverait son salut dans le non-respect, entre autres, des tables de Moïse AOCiennes. Et de rajouter qu’à défaut d’innovation nous sommes obligés de satisfaire notre curiosité d’alcoolo-névrosé par des jus oxidatifs élevés en amphores – ce que nos bobos à nous ont coutume d’appeler vins naturels1 Enfin, tout cela au nom d’une industrie qui souffre et qui a du malà vendre ses vins faute de créativité ou de renouveau, appelez ça comme vous voulez.

Capture-d-ecran-2012-05-12-a-08.37.00.png

Cher Robert, je ne suis pas d’accord avec vous ! Mais alors pas du tout ! Vous vous trompez de problème. Pourtant votre nom aurait du vous montrer la voie, celle de la création du Monde ! Celle de la séparation de la lumière des ténèbres ! Celle de la séparation des eaux d’avec les eaux ! Dès la genèse, l’info est lâchée : séparation ! Ou si vous préférez : frontière. Car c’est bien de frontière dont il s’agit, une séparation plus ou moins poreuse entre deux milieux, entre deux lieux. Mais je vous pardonne, vous ne pouviez pas comprendre que l’AOC n’existe qu’à travers sa frontière. Comment un fils de sa Majesté pourrait-il être sensible à une barrière rouge et blanche ? Y en n’a pas ! Ainsi, cher Joseph, vous êtes passé à côté du problème parce que votre origine insulaire vous a privé de la sensibilité territoriale.

Comme nous le rappelle le poète, Martiniquais d’origine, Edouard Glissant, les îles s’opposent aux continents par leur « propension archipélique à soutenir le divers du monde. » C’est la frontière, cher Robert, qui est garante de la diversité du monde2. L’innovation ou la création que vous appelez de votre cœur n’est qu’un pet dans l’eau j’en suis désolé, du reste dans la description que vous en faites. Vous invitez à passer la frontière (celle de l’AOC) pour se dépasser, je vous répondrai que pour se dépasser mieux vaut commencer par s’assumer. L’AOC ne tire plus vers le haut parce qu’elle a perdu ses frontières : il n’y a plus de limites à Bordeaux parce qu’il n’y a plus de limites entre Bordeaux et un simple VSIG cabernet3 De manière générale, il n’y a plus de limite à parce qu’il n’y a plus de limite entre : vous l’aurez compris la frontière a plutôt valeur intellectuelle que physique4. Vous jetez l’opprobre sur les contraintes de production des AOC et vous avez raison, mais ce n’est que le résultat de l’exemple précité. À force de cultiver l’indifférence de la différence, l’autorité a remplacé la responsabilité.

Capture-d-ecran-2012-05-12-a-08.44.29.png

Vous citez l’exemple d’Aimé Guibert de Daumas Gassac, je pourrais proposer celui d’Eloi Dürrbach de Trévallon. Ces vignerons qui produisent des grands vins en sortant des règles servent le socle de votre argumentation. Définir des frontières ce n’est pas évident parce que rien ne justifie clairement que tel cépage ou telle parcelle doit être exclu de la sacro-sainte AOC. La solution est de s’en remettre au transcendant ! Qu’avons-nous fait depuis des siècles si ce n’est donner la parole au divin pour décider à notre place ? « Le suprême de l’arbitrage fait passer l’arbitraire » dit Régis Debray. Des moines de l’abbaye de Cluny aux agents de l’INAO – notre prêtres laïcs – il n’y a qu’un pas ! Ces exceptions ne font pas une règle pour la simple et bonne raison qu’une frontière bouge, évolue. La voir comme un mur serait oublier que la frontière est poreuse – elle filtre, elle régule5.

Cher Robert, je sais vos propos sincères mais vous sombrez dans le wishful thinking. Il y a chez vous un hiatus entre votre état d’esprit et l’état des choses : autoriser tous les cépages du monde à toutes les sauces ne sauvera pas le Mondovino. Il ne s’agit pas d’un problème de créativité mais bel et bien d’une question de volonté de chacun à vouloir affirmer sa différence et la partager. Je vous salue en vous laissant sur ces mots de Régis Debray qui reprend Aimé Césaire : « Aimé Césaire estimait qu’on pouvait se perdre « par ségrégation murée dans le particulier et par dilution dans l’universel ». De ces deux suicides, le second est aujourd’hui le plus tentant, et le mieux rémunéré ». Et de rajouter : « La frontière, ce remontant, nous rend l’envie de nous dépayser, fait reculer le blasement terminal »

 

1- Ce qui fera l’objet de ma prochaine chronique.

2- Ne voyez absolument aucun lien, aucune allusion à quelconque événement ou parti politique : La nécessité d’un bien vivre ensemble passe par la frontière, je vous renvoie au magnifique livre de Régis Debray – l’Éloge des Frontières

3- Bordeaux ou une autre région : en l’occurrence c’est l’exemple que Joseph Roberts prend sur son blog. VSIG = Vin Sans Indication Géographique.

4- Lire Propriété intellectuelle et AOC, défense de copier

5- La révision de l’aire d’appellation Champagne en est un exemple.

Par Olivier Borneuf - Publié dans : Pamphlets
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Lundi 7 mai 2012 1 07 /05 /Mai /2012 20:32

Le vin est-il un indicateur de richesse ?

 

Le Saint Graal de nos sociétés modernes : la poursuite du bonheur. Un facteur illusoire dans les civilisations occidentales a priori, où les deux critères principaux qui pondèrent nos petites existences sont l’espérance de vie et le PIB ! Pourtant ce dernier, en particulier, n’est plus à la mode puisqu’on parle désormais de BNB… le Bonheur National Brut ! C’est un sujet très sérieux que les Etats-Unis ont décidé de traiter parce que « le PIB mesure tout sauf ce qui rend la vie digne d’être vécue » - Robert Kennedy dans un discours de 1968. Le président Obama himself a chargé son principal conseiller économique et spécialiste en la matière AlanKrueger de travailler sur le sujet. En d’autres termes le BNB pourrait devenir LE critère d’évaluation des politiques gouvernementales…

Capture-d-ecran-2012-05-09-a-10.54.03.png

Ne riez pas, vous aurez tôt ou tard à répondre à des questions telles que « Dans quelle mesure avez-vous été heureux aujourd’hui ? Dans quelle mesure êtes-vous satisfait de votre vie en général à l’heure actuelle ? » En effet, le gouvernement français de 2008 a mis sur pied une commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social. Comme le disent Joseph Sitglitz et Amartya Sen : « il est temps que notre système statistique mette plus l’accent sur la mesure du bien-être que sur celle de la production économique » Notez par ailleurs que le royaume himalayen du Bhoutan a défini le BNB comme objectif national et une commission a été créée pour y parvenir !

Comment ça marche ? Les chercheurs établissent une distinction essentielle à l’évaluation statistique du BNB : le bien-être lié à l’expérience et la satisfaction de la vie. En d’autres termes, le plaisir quotidien à l’instant présent et le souvenir de sa vie ou d’une partie de celle-ci. L’établissement de statistiques s’avère néanmoins compliqué, à la fois pour des raisons contextuelles (posez avant une question politique et vous obtenez le résultat inverse !) et des questions de logistiques (comment mesurer instantanément le bonheur présent ?). Sans compter que, comme nous le rappelle le premier ministre britannique Benjamin Disreali : « There are three kinds of lies : lies, damned lies and statistics. »

Si l’espoir de développer un instrument de mesure suffisamment précis demeure, certains chercheurs se demandent au final si les résultats seront si différents du PIB. Le prétexte étant que les revenus sont intimement liés à la satisfaction de la vie. Une étude démontre que sur 140 pays, les gens les plus riches sont les plus satisfaits de leur vie… Du reste jusqu’à 75 000 $, au-delà le bonheur ne croit plus beaucoup. Et de rajouter qu’un sondage contredit ces résultats ! Le Panama dont le PIB est six fois inférieur à celui des Etats-Unis se classe selon ce sondage au 11ème rang de la satisfaction de la vie juste devant les Etats-Unis…

Intuitivement il semble pertinent de rechercher une autre définition de l’épanouissement des peuples. Pour autant il semble tout aussi pertinent d’élargir cette définition du bonheur au-delà de la simple expression d’une société à un instant T. En cette période de crise, où le poids des chiffres pèsent sur notre capacité d'analyse, je vous propose de comparer PIB et consommation de vin sur les dix dernières années ! Bien entendu je ne tirerai aucune conclusion triviale de cette comparaison légère mais les résultats sont quand même amusants à commenter… Bonne lecture !

Capture d’écran 2012-05-07 à 19.21.09

La consommation de vins en Espagne, en France et en Italie baisse depuis 10 ans alors que le Portugal reste stable et le Royaume-Uni résiste malgré la crise. Les États-Unis et la Chine continuent leur ascension alors que l'Australie reste stable.

Capture d’écran 2012-05-09 à 09.17.32
L'évolution du PIB en Europe (UK inclu) est homogène : lien entre baisse de la consommation et PIB ? Le Portugal, l'Allemagne et le Royaume-Uni tiennent le choc en termes de consommation de vin.
Capture-d-ecran-2012-05-09-a-09.23.25.png
Les États-Unis subissent la crise financière mais continuent de boire du vin… Alors que l'Argentine voit sa consommation baisser.
À vos conclusions !
Par Olivier Borneuf - Publié dans : Reflexions
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 2 mai 2012 3 02 /05 /Mai /2012 00:40

Les grands terroirs de la Solitude

Capture-d-ecran-2012-05-02-a-00.56.44.png Comment ne pas tomber sous le charme du lieu isolé, apaisé ; la construction du site, des vignes, des fleurs, des arbustes n’est pas sans rappeler les paysages de la Vallée de l’Orcia en Toscane. Florent Lançon, le vigneron du domaine de la Solitude, nous invite à décomposer le lieu. Il aime a rappeler qu’en bon paysan il est avant tout celui qui dessine le paysage : la vue est magnifique. Kiwi, le Bouvier Suisse du domaine, semble lui aussi trouver le spectacle à son goût. Florent nous explique qu’il a souhaité redonner vie au lieu, notamment en alternant arbustes, oliviers, fleurs, en enherbant progressivement les rangs de vignes. Sa plus belle satisfaction : entendre de nouveau les oiseaux chanter ! Florent ne manque pas de nous rappeler l’effet d’hystérésis immuable à ce nouvel environnement : si la vigne a subi la concurrence de l’enherbement dans les premières années, elle coexiste aujourd’hui avec celle-ci en parfaite harmonie. Plus besoin « d’azoter » l’équilibre est retrouvé, encore fallait-il y croire et faire preuve de patience.

Capture-d-ecran-2012-05-02-a-01.01.48.png Nous nous promenons sur l’un des versants sud-ouest du plateau de la Crau grand terroir de Châteauneuf-du-Pape. Ici sont plantées des grenaches centenaires que Florent surveille individuellement pour accompagner au mieux chaque pied de vigne. Un travail nécessaire pour préserver cet héritage. Je suis amusé de voir la mosaïque de terroirs sur une si petite surface ; du sable aux galets roulés en passant par les argiles, tout y est! Avant de rentrer à la Solitude, nous partons à l’opposé du domaine visiter une parcelle où le mot galet prend tout son sens. Parfois une bonne photo vaut mieux que des mots !

Capture-d-ecran-2012-05-02-a-01.05.51.pngLa dégustation commence sur un Châteauneuf blanc 2010 Tradition. Le nez est boisé mais harmonieux avec les fines notes florales et agrumes du trio clairette, roussanne et grenache blanc en majorité. L’élevage en fût apporte beaucoup d’amplitude en bouche sans pour autant perdre de pureté de fruit et de fraîcheur. Les tannins du bois finissent de porter les arômes sur une longue persistance : cela commence très bien ! J’aperçois un livre technique sur les fûts de chêne signé Nicolas Vivas – un œnologue dont j’apprécie beaucoup le travail… Malgré la descendance papale de la famille (cf http://www.domaine-solitude.com/index.php?option=com_content&view=article&id=34&Itemid=24&lang=f) il semble bien que la maîtrise du fût ne soit pas le simple fait du saint esprit !

Le Châteauneuf blanc 2007 cuvée Barberini se compose à 80% de roussanne et 80% de fût neufs ! Le nez se partage entre arômes grillés et agrumes, mais c’est la bouche qui donne tout la puissance du vin. Vin ample et concentré, la finale finit sur des fines notes boisées avant d’être dépassée à nouveau par une acidité citronnée qui persiste. Je ne raffole pas – sur le moment – de ce style de vin mais force est de reconnaître ses grandes qualités. Le re-déguster me semble indispensable.

Le Châteauneuf rouge 2009 Tradition est un assemblage de 55% grenache, le reste en syrah et mourvèdre. Cette fois-ci le fût neuf représente 25% seulement. Le nez, assez intense, rappelle le clou de girofle, l’orange sanguine, arômes témoignant une année particulièrement chaude. Pour autant la bouche fait preuve d’une rythmique très harmonieuse, dès l’attaque l’équilibre s’installe pour perdurer longuement sur des tannins fins et mûrs. Un vin magnifique de fluidité et d’harmonie qui gagne en longueur et en fraîcheur sur le millésime 2010.

Capture-d-ecran-2012-05-02-a-01.10.53.pngLe Châteauneuf rouge 2005 cuvée Barberini se compose de 70% grenache, le reste en syrah et mourvèdre. Cette cuvée s’affirme en premier lieu par sa puissance et sa structure ; le fruit est très mûr et perdure longuement en bouche. Beau vin si ce n’est qu’il faudra re-goûter cette cuvée après cette phase difficile que la plupart des Châteauneuf connaissent à partir de leur quatrième année. C’est ce vin qui provient des beaux galets roulés pris en photo.

Le Châteauneuf rouge Cornelia Constanza 2006 est issu à 100% des grenaches centenaires plantées au pied de la Crau. C’est mon coup de cœur ! J’aime la pureté de fruit exprimé par des notes de fraises, de cerises. La bouche est massive et tarde à trouver l’équilibre : c’est encore un bébé ! Les tannins sont très denses et la texture veloutée, la fin de bouche est longue et suave. Je ne suis pas objectif : j’adore ! Seule une infime partie est passée en fût…

La dégustation se termine sur le Châteauneuf rouge cuvée secrète 2007 issue d’un assemblage de 60% de grenache et 40% de syrah avec 70% de bois neuf. Un vin ambitieux qui n’arrive pas à me faire oublier Cornelia Constanza !

Toutes les informations sur http://www.domaine-solitude.com/

Capture-d-ecran-2012-05-02-a-01.14.31.png

Par Olivier Borneuf - Publié dans : Dégustations
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Recherche

Présentation

Catégories

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus